Interview Anthony Magnier
En ce jeudi 16 juin, 15h30 tapantes, nous voici à Jussieu, dans l’antre de la troupe "Viva la commedia", interprète magistral du classique Cyrano de Bergerac aux Grandes Ecuries au début du mois. Autour d’un thé préparé par la costumière de la compagnie, Anthony Magnier, metteur en scène et interprète du rôle-titre, a accepté de répondre à nos questions.
JVersailles : Comment est née cette troupe aujourd’hui reconnue qu’est "Viva la commedia" ?
Anthony Magnier : J’ai fondé la compagnie en 2002 en recrutant des comédiens de divers horizons, certains que je connaissais, d’autres que j’ai auditionnés ou qui m’ont été présentés. Depuis l’origine, la troupe a évolué, des comédiens sont partis, d’autres sont arrivés. C’est un « turn over » normal et naturel dans une compagnie.
JV : Avez-vous créé la troupe dans le but de monter un genre particulier de spectacles ?
Anthony Magnier : Au départ, il s’agissait d’une compagnie dédiée à la commedia dell’arte. Nous sommes vite allés voir des auteurs de commedia all’improviso, mais dès le deuxième spectacle nous nous sommes intéressés à Corneille, puis ensuite Molière ou Shakespeare. Nous nous sommes ainsi peu à peu éloignés de la commedia pure avec les masques et les chants caractéristiques. Dans notre dernière création par exemple, Cyrano de Bergerac, il n’y a pas un masque, rien qui ne soit en lien avec la commedia, si ce n’est un esprit de fantaisie, de théâtre populaire, d’accessibilité aussi. Nous essayons de ne pas traiter les œuvres de manière lourde et tragique, sans pour autant faire l’impasse sur les aspects émotionnels des pièces. Nous appuyons sur la légèreté des pièces et nous prenons pas mal de distance par rapport à ce que nous montons.
JV : Combien de membres la troupe compte-t-elle en tout ?
Anthony Magnier : A l’heure actuelle, il doit y avoir vingt-deux comédiens qui travaillent sur cinq spectacles, cinq personnes qui s’occupent de l’administratif, un régisseur qui s’occupe de la lumière et des décors, et deux costumières. Seulement, nous ne sommes en général que sept ou huit en plateau selon les pièces.
JV : Depuis quand présentez-vous vos créations au public du Mois Molière ?
Anthony Magnier : J’ai personnellement commencé en 1999 ou 2000 avec une autre compagnie, c’est ainsi que j’ai connu le Mois Molière. Quand j’ai créé "Viva la commedia" en 2002, j’ai contacté les organisateurs du festival et nous avons tout de suite travaillé ensemble.
JV : Cette année vous montez Cyrano, un projet difficile à première vue avec les nombreux décors et personnages nécessaires. Comment êtes-vous parvenu à vous attaquer à cette pièce ?
Anthony Magnier : Il est nécessaire en fait d’être astucieux, parce qu’effectivement, Edmond Rostand a écrit Cyrano pour des théâtres privés parisiens dotés d’énormes moyens. Eux pouvaient être quarante sur scène. Nous, nous ne pouvons pas si on veut le jouer régulièrement. Il faut une équipe plus réduite, autant pour des raisons pragmatiques que théâtralement parlant. Il est en effet plus judicieux d’avoir des comédiens en permanence sur le plateau, qui par leur talent changent de personnages et de décors, plutôt que d’avoir des comédiens qui jouent une scène et reviennent saluer deux heures plus tard. En termes d’énergie et d’expérience artistique, c’est plus intéressant de travailler de cette façon. En outre, dans Cyrano, la mise en scène dévoile les coulisses, le public voit les comédiens se changer, se remaquiller, il assiste aux changements de décor. Notre création est un ensemble, c’est la troupe qui raconte Cyrano de Bergerac. De fait, c’est aussi un éloge du théâtre.
JV : Comment avez-vous d’ailleurs vécu ces représentations au Mois Molière avec Cyrano ?
Anthony Magnier : C’est toujours très agréable de venir jouer à Versailles, car le public y est généreux mais pas facile. Il est à conquérir. Ici, le public a envie, mais il est exigeant. Forcément, il y a énormément de spectacles chaque année au Mois Molière, les spectateurs ont donc l’habitude, on ne les bluffe pas avec n’importe quoi! C’est un challenge intéressant. Le Mois Molière, pour nous, c’est toujours un passage avant d’aller au festival d’Avignon. Il y a une réelle appréhension, mais quelle joie quand le public prend ! Les trois fois où nous avons joué cette année, les gens se sont levés dès le premier salut. C’est preuve d’un engouement et d’un enthousiasme pour le spectacle qui nous fait plaisir. C’est en fait comme un encouragement avant le festival d’Avignon où nous allons présenter Cyrano vingt-deux fois sans relâche. Quand nous sommes chargés des 1700 personnes que nous avons vues au Mois Molières, nous partons en confiance. Aussi, jouer en plein air constitue toujours une aventure particulière, il faut énormément porter la voix. Au manège de Bartabas il s’est passé la même chose, la pluie qui tombait accentuait encore plus la faiblesse de l’acoustique. Nous sommes sortis rincés du week-end de représentations.
JV : Vous êtes-vous inspiré de votre vécu ou des personnes que vous avez pu rencontrer pour incarner Cyrano ?
Anthony Magnier : Nous sommes notre matière première en tant que comédien, donc on se sert forcément de notre vécu, en cherchant les zones d’accointance émotionnelle que l’on a avec le personnage. Après, oui, on peut s’inspirer de gens qu’on rencontre, qui ont du panache par exemple, ou regarder aussi les acteurs qui ont déjà joué Cyrano.
JV : Vous avez donc regardé les précédentes versions de Cyrano de Bergerac ?
Anthony Magnier : Tout à fait. Je connaissais comme beaucoup la version avec Depardieu, j’ai regardé celle avec Jacques Weber à l’époque du Mogador, j’ai vu une version muette aussi, ou celle de la Royal Shakespeare Compagny… On regarde tout ça, ce qui fonctionne ou pas. Voir la façon dont d’autres ont perçu le personnage me permet de nourrir mon travail de comédien et de metteur en scène. Pour ce qui est des personnages de référence, il y en a plein. Cyrano est un rôle tellement large en termes historiques et émotionnels. On pioche partout, on peut ainsi se demander à qui ressemblerait Cyrano s’il vivait dans notre société actuelle. Ce personnage a une verve extraordinaire, mais il est aussi un peu fou : il va jusqu’à arrêter une pièce de théâtre parce que l’acteur a regardé la femme qu’il aime secrètement ! Cyrano a une force incroyable, car derrière cette folie, c’est un personnage en souffrance.
JV : Avez-vous essayé d’apporter un souffle de modernité à cette pièce ?
Anthony Magnier : Il ne s’agit pas vraiment d’un souffle de modernité. Les sujets que Rostand évoque dans son œuvre sont des sujets qui nous concernent toujours aujourd’hui, mais de façon différente, tels que le handicap ou le regard des autres. Ce sont des histoires modernes car elles sont universelles. Après, non, je n’ai pas fait un Cyrano avec des gens en jeans et lunettes de soleil car je ne crois pas que la modernité soit là. Elle est plutôt dans le fait de dire « c’est toujours nous dont il est question ». Et puis nous, les comédiens sur le plateau, nous sommes modernes, nous sommes d’aujourd’hui, nous ne sommes pas sortis d’un placard de 1897. La modernité est aussi dans le regard du spectateur, car lui-même est actuel. Cyrano est une vraie pièce de théâtre populaire, pleine de fougue et de générosité. On peut même raconter cette histoire à des enfants, eux aussi ont envie d’y croire. Ils voient les comédiens qui s’amusent sur scène. Le fait que ce plaisir se voie, se transmette, c’est un point très important pour notre compagnie.
JV : Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Anthony Magnier : Cyrano va encore tourner quatre ou cinq ans, mais chaque année nous montons un nouveau spectacle, le prochain sera Dom Juan. Nous jouons aussi parfois hors de France, comme pour Cyrano où nous allons aller à Casablanca et en Belgique. Toutefois, l’essentiel de notre activité se situe en métropole. Sur soixante-dix représentations par an, nous n’en avons que quatre ou cinq à l’étranger.
S Malriat et B Morin

